Vendredi 17 janvier 2020
« RETROUVER TOULOUSE-LAUTREC »

Conférence de Stéphane Guégan
commissaire de l’exposition
« Toulouse-Lautrec, résolument moderne »
au Grand Palais.

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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            « Retrouver Lautrec », c’est la chance qu’auront eue les 400 000 visiteurs de l’exposition orchestrée au Grand Palais par Stéphane Guégan, qui invite, ce soir, notre nombreuse assistance à faire de même, et pour cela à écarter de Lautrec les stéréotypes obstinés et paresseux (« le petit géant du Moulin Rouge »), à le replacer au sein de réseaux d’amitiés, de tendances, d’influences, à l’accorder ainsi à son époque (tempo, sujets, techniques), qu’il regarde et fait parler.
            S’il joue, en photos, à se mettre en scène et en fiction, c’est que « tout l’enchante » ; il ne s’échappe pas, il s’accepte. On aurait tort de réduire l’œuvre à une revanche consolatrice sur l’infirmité. Quand, vers l’âge de 16 ans, il donne son fier Autoportrait, cet être si distingué est déjà contrefait, mais il reste l’aristocrate albigeois, doué pour le dessin, amateur de chasse et de ces chevaux qu’il peint sous la houlette de Princeteau. A Paris, alors en plein débat du naturalisme autour de Zola, Huysmans, Goncourt dont il va illustrer La Fille Elisa, Lautrec fréquente les ateliers de Bonnat puis de Cormon. Il apprend son art et son Louvre, récuse l’idéalisme, croit au travail, laisse son ambition migrer vers la modernité. Ses premiers nus ou portraits de femmes (Suzanne Valadon, Carmen Gaudin, Jeanne Wenz), sont sensuels, baudelairiens,  jamais scabreux. Il a vingt ans ; on dirait qu’il prend son temps, en peignant Van Gogh, ou sa mère, en filtrant l’héritage impressionniste. Or, tout s’accélère. Repéré par la Société des XX à Bruxelles, il y expose en 1888 onze toiles, dont Au Cirque Fernando, où la perception de la vitesse déforme un spectacle inscrit non plus dans l’instant mais dans le temps se déroulant.
            On l’associe au monde féminin ; c’est oublier combien le dandysme l’attire et qu’il a fait entrer dans sa peinture son cousin Tapié de Céleyran et, autres élégants, ses amis Bonnefoy, Bourges et Pascal dont les portraits se souviennent de Caillebotte. Avec les années 1890, un nouveau monde s’ouvre, celui de l’industrie du spectacle, bals publics et cabarets, dont la dramaturgie et l’image jouent entre décence et indécence : Lautrec, qui sait que tout peut se dire par le dessin, invente le crayon à la main. Ainsi de l’affiche de La Goulue, pour qui il réalise en outre des tableaux, des lithographies puis les panneaux de sa baraque. En ces mêmes années 1893-1894, il se rapproche de la Revue Blanche des Natanson, qui accueille tous les courants d’avant-garde ; il y côtoie Vuillard et Bonnard, Fénéon, Lugné-Poe et Leclercq et Coolus dont il fait les portraits. Autre singulière : Yvette Guilbert (qu’auront remarquée par ailleurs Freud et Proust), chanteuse et diseuse, dont les fameux gants noirs synthétisent la mince silhouette, les graciles postures ; elle réunit à la gouaille populaire une élégance et la rousseur qu’il aime, et tourne comme lui les disgrâces physiques en avantages esthétiques. Lautrec, familier des prostituées, sa crudité n’est ni voyeuse ni salace (Au salon de la rue des Moulins, 1894) et ne s’attache pas à un type mais aux personnalités. L’audace de sa ligne, de son trait, s’accorde à la représentation d’une chorégraphie dynamique du temps, dont la vie moderne et ses nouveautés (auto, vélo, danses déchaînées) rendent les rythmes plus rapides. Déjà, le travail et l’alcoolisme, tous deux acharnés, provoquent son déclin physique – et peut-être artistique, si l’on ne veut voir dans la série des « Messaline » et dans les derniers portraits (Maurice Joyant, 1901) la tentative, sinon la capacité, d’un renouvellement.

            Après le dîner partagé avec Stéphane Guégan, le film de John Huston Moulin-Rouge (1952) déploie à la fois un « biopic » d’artiste maudit, romancé à la façon hollywoodienne, une  certaine connaissance de l’œuvre de Lautrec et un prenant portrait humain. Des séquences musicales enlevées et des dialogues sarcastiques alternent avec de beaux nocturnes quasi en noir et blanc qui disent forcément la détresse. Lourdauds, peut-être vains, les flash-backs font peser sur la figure du père la responsabilité, accidentelle ou génétique, de l’infirmité du fils.