Vendredi 13 mars 2020
« FABIENNE VERDIER »

Conférence de Mme Cendrine Vivier, historienne de l’art, suivie de

« FABIENNE VERDIER, PEINTRE DE L’INSTANT »,
film de Mark Kidel (2012).

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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              Alors que plane une menace encore sans contours, et donc en ignorant que cette rencontre sera la dernière de notre saison, nous accueillons de nouveau Cendrine Vivier pour une conférence abondamment illustrée qui dessine le parcours de Fabienne Verdier (1962), sa recherche inlassable et diverse, et toujours méditée.
            Dégagée d’une enfance malmenée, déçue par l’enseignement des beaux-arts tel qu’il se pratique en France, ayant commencé à étudier le chinois et aspirant à être formée à la calligraphie, la jeune femme (21 ans) part, grâce à une bourse, pour le Sichuan, dans l’espoir d’y rencontrer les derniers grands maîtres de la tradition millénaire. De ce séjour de près de dix ans, durant lequel son opiniâtreté  affrontera les rigueurs de l’administration communiste et les exigences de  l’apprentissage auprès du maître Huang Yuang, entre autres, elle tirera plus tard le beau livre Passagère du silence (2003) qui concourra à son renom.
            Notre conférencière rappelle ici utilement ce qu’est la calligraphie chinoise. Il y a 3000 ans, les Chinois faisaient des lectures divinatoires des craquelures sur les carapaces de tortues, y décelant comme des configurations de l’énergie. Où l’on croit voir un signe, on attribue du sens. Ainsi sont nés les  idéogrammes, qui intègrent lignes de la nature et enjeux symboliques. Tenu vertical, perpendiculaire au support, le pinceau figure l’axe entre terre et ciel. La calligraphie, tout ensemble écriture, peinture et poésie, nécessite un matériel particulier : des pinceaux aux poils variés, serrés autour d’un vide, une encre faite de suie de pin et de colle, façonnée en bâtonnet, qu’on dilue et qui fuse et diffuse dans le papier ou la soie, ouvrant alors le sillon du sens. Voici des dessins de Su Shi et Xu Daoning (XIème s.), de Wu Zhen (XIVème s.), de Cheng Zhidao.
            Quand elle revient en France en 1992, Fabienne Verdier sait que le visible n’est pas tout le réel ; que peindre n’est pas aller vers ce qui est déjà présent mais faire apparaître le voir, et non le vu ; que, dans l’instantanéité du geste, la durée se révèle ; et que cet art commande de sortir de soi : l’artiste n’est que l’instrument des forces dont naît la forme qu’il laisse en mouvement, en devenir – ondoiements et ponctuations, scansions et fluidités –, au lieu de la figer (Le Monde en petit, 1992 ; Montagnes et eaux, 1996). Entre calligraphie et abstraction, le travail de Fabienne Verdier va connaître plusieurs étapes et, chaque fois, devoir inventer ses outils, dont cet énorme pinceau fait de multiples queues de cheval, monté sur rail et conduit, grâce à un guidon, au-dessus du châssis posé au sol. Après s’être approchée des expressionnistes abstraits américains, elle s’intéresse aux primitifs flamands, entrant dans leurs tableaux « comme un géographe », dit-elle, dégageant lignes et structures jusqu’à l’épure, ou s’absorbant, en des « labyrinthes de pensée », dans un détail, telles les formes abstraites et dynamiques de la résille couvrant la tête de l’épouse de Van Eyck, dans le portrait qu’il a fait d’elle en 1439 (La Coiffe de Margarete, 2011).
            Fabienne Verdier regarde ensuite vers l’architecture, en collaborant avec Jean Nouvel ou en dressant, à la Défense, dans le hall d’entrée de la tour Majunga construite par J.-P. Viguier, au centre des forces statiques du bâtiment, un immense tableau de 12 x 7 m. Bénéficiant d’une résidence de plusieurs mois à la Juilliard School de New-York et y travaillant avec des compositeurs et des musiciens, elle explore par ailleurs des parentés possibles entre la peinture et la musique. Ligne peinte et ligne sonore, vibration, harmonie : « La musique éveille les énergies dormantes » (Marche bleue, 2015 ; Résonances 3, 2015). Avec Alain Rey, pour le dictionnaire Le Petit Robert, elle interroge de même l’ambiguïté inhérente au langage, entre concrétisation et abstraction, et, en vingt-deux toiles, libère des couples de mots de leur usage réel. L’affiche qu’elle donne en 2018 pour le tournoi de Roland Garros condense sa manière, qui unit énergie, fulgurance et glissement. Enfin, Cézanne : en 2018-2019, Fabienne Verdier place et déplace un « atelier nomade » dans les collines autour de la Sainte-Victoire (Autumn Scape, 2019 ; Ainsi la nuit, 2019), près d’Aix, où le Musée Granet présente, tout l’été 2019, une rétrospective offrant une vision d’ensemble de cette œuvre toujours en cours et qu’on croirait inachevable.

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            Le documentaire de Mark Ridel, produit en 2012 par France 5 pour la série « Empreintes », est une introduction réussie à la démarche créatrice de Fabienne Verdier. Clarté de l’exposition, sobriété des plans, fluidité des séquences et des pauses, richesse des documents et des propos de l’artiste en son atelier du Val d’Oise : tout donne accès à son aventure intérieure, à son approche contemplative du monde, à son travail montré en acte, nourri par une incessante curiosité et une réflexion multiple qui dépose en des carnets joliment appelés des « boîtes à miracles ». Accompagnant cette œuvre qui associe cohérence et diversité, ouverture et détermination, le film accueille à son tour l’immuable et le fortuit – tout à coup, un écureuil traverse le jardin et l’image. « Il n’y a que le silence qui permet ça », mot de la fin de Fabienne Verdier, sa passagère.