Vendredi 9 octobre 2020
« Michel Ange »

Conférence de M. Michele Rivoletti et projection en avant-première du film "Michel-Ange"
d’ Andreï Konchalovski (2020).

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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Après l’annulation involontaire de la rencontre prévue le 11 septembre, cette soirée consacrée à Michel-Ange est devenue de facto celle de l’ouverture de notre saison. Enfin réunis donc, nous voici deux cents pour écouter M. Daniele Rivoletti dérouler un exposé clair, fluide, érudit, où vibre de surcroît un accent toscan bien à propos.
            Il rappelle d’abord utilement le contexte dans lequel s’inscrivent la création de Michel-Ange et le scénario du film projeté ensuite : les pontificats de Jules II (1503-1513), lequel commande à l’artiste de 29 ans rien de moins que son futur tombeau, la reconstruction de Saint-Pierre et la décoration de la voûte de la Sixtine ; puis de Léon X (1513-1521), un Médicis, qui s’empresse d’éloigner Michel-Ange de Rome et de ces projets, plus tard ceux d’Adrien VI (1522-1523), de Clément VII (1523-1534)…
            En quoi Michel-Ange impose-t-il alors une nouvelle image de l’artiste ? Quelle liberté a-t-il conquise en art ? Et en quoi peut-il passer pour un artiste « moderne » ?
            Si le film insiste à bon droit sur ses affrontements avec des rivaux tels que Raphaël ou Sansovino, sur les contestations qui l’opposent à ses commanditaires et sur ses confrontations avec lui-même, Michel-Ange est pourtant déjà regardé comme un créateur hors normes. Sa singularité, sa prééminence lui valent un statut exceptionnel dont Vasari témoigne : dans la première édition (1550) de ses fameuses Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes, il ne traite que d’artistes disparus, sauf Michel-Ange, qu’il place précisément à la fin de l’ouvrage et ainsi comme au sommet de l’art italien, et qu’il qualifie, dès la première page, de « génie universel dans tous les arts et tous les métiers », de « créature divine plutôt que terrestre ». De son vivant également, paraît la biographie composée par Condivi (1553). Cette reconnaissance irréductible à toute commune mesure sera confirmée par ses funérailles solennelles à Florence, par le monument à sa gloire élevé dans Santa Croce et que Vasari lui-même a conçu, ou encore par tel dessin de Zuccari (1595) montrant Michel-Ange qui, tel un monarque, « se rend sur le chantier du palais Mattei à Rome ».
            De la certitude que l’art prévaut contre tout, découle pour Michel-Ange la liberté de l’artiste. Lui-même se délivre des canons artistiques autant que des codes sociaux. M. Rivoletti donne trois exemples puisés dans les trois domaines où s’exerce le génie de Michel-Ange. En sculpture, L’Esclave mourant et L’Esclave rebelle, statues non retenues pour le tombeau de Jules II, seraient deux allégories dont la signification est d’ailleurs disputée entre Vasari et Condivi. Il apparaît ici que Michel-Ange, échappant aux règles qu’imposent les sépultures papales ou princières qui construisent du défunt une biographie idéale illustrée de symboles compréhensibles, laisse de côté ces attributs habituels, esquive la portée religieuse et politique du monument, pour attirer l’attention sur la primauté de l’aspect esthétique. En architecture, quand il travaille, à Florence, au chantier de San Lorenzo, transformant la sacristie en chapelle où doivent prendre place les tombeaux des Médicis, il modifie le modèle de Brunelleschi, « ne voulant pas suivre la tradition laissée par Vitruve » (Vasari) : il reprend, corrige, invente, inspire. En peinture enfin, le Jugement dernier (1534-1541), sur la paroi de la Sixtine, choque. L’Arétin en dénonce « l’impiété », « l’indécence », l’« insulte à la foi d’autrui », et le pape s’étonne de ces corps dévêtus qui se pressent et ne sont ni d’anges ni de saints. C’est qu’il ne perçoit que des nudités, et non des nus par lesquels Michel-Ange exalte la grandeur humaine et la met au service de Dieu. Alors la fresque, dès la mort de son créateur, est « voilée » par Daniele da Volterra qui gagne là le surnom de « Braghettone »…
            Est-ce parce qu’il met ainsi sa liberté au-dessus du respect des codes, des normes, des convenances et des préceptes que Michel-Ange a pu être désigné comme « le premier des modernes » ? Pourtant, il reste fasciné par l’antique. Mais il ne s’y soumet pas : il y voit moins un modèle absolu qu’une confrontation obsédante, et moins un aboutissement que l’impulsion d’un dépassement. Tel Ignudo de la Sixtine rivalise à coup sûr avec le Torse du Belvédère, et si la tension et la torsion de L’Esclave rebelle se souviennent du Laocoon, c’est peut-être parce que, dans ce dernier, Michel-Ange a pressenti son Esclave...
            Extraire peu à peu du marbre la figure qui semble y être en puissance, cette libération progressive de la matière équivaut à une quête spirituelle. Ainsi s’explique en partie l’inachèvement de tant de statues laissées à l’état de silhouettes, telle l’ultime Piéta, longtemps reprise mais demeurée ébauche. Le souci de la perfection serait-il inapaisable ? Ecrasant, le projet esthétique ?  Quand Delacroix peint en 1850 Michel- Ange dans son atelier, où le sculpteur, mélancolique et les mains vides, tourne le dos à certaines de ses œuvres reconnaissables, le Romantisme fait du maître de la Renaissance l’image emblématique de l’artiste tourmenté par l’insatisfaction, par l’impossibilité de dompter la matière et mener à terme son travail créateur. L’inachèvement devient la marque même et le symbole de l’effort artistique, et un gage de modernité. Et il offre au surplus des ressources stylistiques que Rodin, l’héritier, exploite.

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            Après un dîner qui nous réunit nombreux, nous pouvons assister, quelques jours avant sa sortie nationale, à la projection du film d’Andreï Kontchalovski Michel-Ange. Il retrace les cinq années qui suivent la réalisation du plafond de la Sixtine. Michel-Ange (Alberto Testone, saisissant), roublard et fiévreux, hanté par la beauté, est alors tiraillé entre les commandes rivales des Delle Rovere et des Médicis, entre Rome, Florence et Carrare, entre lui-même et lui, entre palais et tavernes aux somptueux clairs-obscurs, entre les ors et l’ordure, populace et papauté, trivialité et idéalité. Le film est d’abord cette reviviscence exacte d’un être et d’une époque. Il est plus : alors même qu’il ne montre jamais Michel-Ange à l’œuvre, il propose une réflexion sur l’acte créateur, son ambition et son accomplissement toujours imparfait, à partir de la parabole centrale du « monstre », ce gigantesque bloc de marbre blanc en quoi se concrétise la démesure prométhéenne de l’artiste, qui à la fin confesse : « Je voulais trouver Dieu mais j’ai seulement trouvé l’homme ». Dans l’évocation de ces années tourmentées, on peut alors voir la traversée initiatique d’une sorte de « saison en enfer », un voyage spirituel : le guide secret en serait Dante, dont l’apparition, onirique ou mystique, dans la dernière séquence, touche au sublime.