Venredi 8 avril 2022

« MANET ROCAILLE »

Conférence de Stéphane GUEGAN,
historien de l’art

musées de Saintes


COMPTE RENDU

----

------Quelque crédit qu’on accorde tout naturellement à Stéphane Guégan, habitué de nos soirées et homme de tous les savoirs, son titre au moins surprend : Manet rocaille ? Est-ce une antithèse ? Un paradoxe ? Car enfin, Mme Gady a rafraîchi récemment notre connaissance du rocaille, et, par ailleurs, Manet passe pour l’initiateur de la peinture moderne. Comment donc rapprocher les peintres de la Régence et du début du règne de Louis XV, Watteau, Boucher, Chardin, de Troy et les autres, badinages et bergeries, fêtes galantes et fièvres des sens, la mélancolie délicieuse et les jeux du désir, les bruissements des parcs ou des satins, ces musiques, – et l’artiste novateur du Torero mort, du Déjeuner sur l’herbe, d’ Olympia ? On sait bien ce que Manet doit aux écoles du Nord, aux peintres de la Hollande, pays natal de sa femme, notamment à Franz Hals, sa lumière et sa touche (Le Bon Bock, 1873). Lors de ses séjours en Italie, il s’est nourri aussi, à Florence, à Venise, des leçons de l’art classique. Enfin, sa dette – thèmes et esthétique – à l’égard de l’Espagne est immense et il la reconnaît. Mais... le rocaille ? En 1884, l’année qui suit sa mort, alors qu’ont lieu une rétrospective de 179 œuvres et la vente à Drouot de son atelier, où les prix s’envolent, le journaliste Jacques de Biez, dans un texte fondateur, suggère l’idée d’une filiation entre  le premier XVIIIe s. et Manet, et il la justifie non seulement en remarquant, ici comme là, le refus de l’ordre moral et une « synthèse délicate, élégante, vive, brillante, en cela très française », mais en la signalant dans des toiles précises, par exemple Le Chemin de fer (1874) dont il vante les « clartés chantantes » et où l’on retrouve le sens du fugitif dans la vapeur lumineuse du train invisible et dans les blancs et les bleus de la robe de la fillette.
            Or, depuis le milieu du XVIIIe s., le rocaille, accusé de frivolité, de facilité, de joliesse, de décadence, a été disqualifié au nom et au profit d’une peinture grave, virile, héroïque et moralisante. Dès 1747, La Font de Saint-Yenne embouche cette vieille trompette (toujours sonore) de l’édification luttant contre la séduction. Plus tard, David, très actif sous la Révolution, fera disparaître cet art aux thèmes galants sinon lestes et aux couleurs délectables : dans le « Muséum » de 1795, Watteau, Boucher, Chardin sont totalement absents. Mais peu à peu une réaction se fait jour. Vivant Denon rachète pour lui-même, à un brocanteur, le Gilles (ou Pierrot) de Watteau, et le revendra fort cher. Si le Louvre reste celui des Classiques, Girodet, pourtant élève de David, s’approprie le rocaille de manière souterraine. En 1838, les toiles du premier XVIIIe s. quittent enfin les réserves de Versailles et rejoignent le Louvre qui accueille, sept ans après, La Mère laborieuse et le Bénédicité de Chardin. C’est l’époque du « collectionnisme » qu’incarne chez Balzac la figure du cousin Pons (1847), et qui triomphe, en 1860, dans la grande exposition de « Tableaux et dessins de l’école française, principalement du XVIIIe s., tirés de collections d’amateurs ». Les Goncourt, pour qui tout simplement « l’art français[…] ne commence qu’à Watteau », publient de 1854 à 1870 les fascicules de leur Art au XVIIIe s. qu’Edmond réunit en volumes en 1873.
            C’est donc au Louvre et dans ce contexte que Manet découvre le XVIIIe s. Elève de Couture, le premier tableau qu’il copie est Le Bain de Diane de Boucher... Dès lors, des rapprochements ou des correspondances se laissent repérer, et Stéphane Guégan en indique à foison. En voici quelques-uns. La Musique aux Tuileries rappelle peut-être les scènes parisiennes de Boilly mais, en amont, celles de Gabriel de Saint-Aubin. Qu’est le Déjeuner sur l’herbe sinon une variation de « fête galante » ? D’atmosphère ou formelles, les transpositions sont parfois explicites, comme dans Le Vieux Musicien (1862) où l’enfant, à gauche et de face, reprend clairement le Gilles. Le Repos (1870) se souvient de La Déclaration d’amour (1731) de J.-F. de Troy. Le Polichinelle (1873) de Manet est le cousin de L’Indifférent de Watteau, et sa Brioche (1870), posée de surcroît sur une commode Louis XV, cite celle de Chardin, comme sa Leçon de Musique (1870) fait écho à celle de Boucher (1737). Dans Le Linge (1875) affleure La Blanchisseuse (c. 1730) de Chardin. Cambrée parmi un mobilier Louis XV encore, Nana (1877) répond à L’Essayage du corset de Wille ou à Madame de Pompadour à sa table de toilette peinte par Boucher en 1758. Dans Chez le père Lathuilleen plein air (1879), dernière « fête galante », le geste suspendu de l’homme est le même que celui du personnage masculin, à droite, dans Le Pélerinage à l’île de Cythère.
            Le rocaille témoigne donc d’un goût profond, insoupçonné, chez Manet. Arrêtons-nous pour finir devant l’ultime toile : Un Bar aux Folies-Bergères (1882). La serveuse qui nous fait face réinterprête une fois encore l’attitude du Gilles, mais c’est aussi, après tout, ou déjà, l’attitude du Christ dans la tombe de Jacopo Bellini... Ainsi, dans cet adieu de Manet à la peinture, convergent et se réconcilient tous les courants et tous les âges.


  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
slider jquery by WOWSlider.com v6.3