VOYAGE à PARIS
Du jeudi 6 au samedi 9 décembre 2018

« CARAVAGE A ROME  - amis et ennemis »
au Musée Jacquemart-André



musées de Saintes
Compte rendu

            Nous regroupant pour la première fois, M. Battestini, dans le jardin du Musée, nous indique ou rappelle ce qu’il faut savoir, avant de découvrir l’exposition, du destin tumultueux de Caravage, de sa formation avant qu’il n’arrive dans la cité papale en 1595, à 24 ans et pour dix ans, et du contexte religieux et esthétique dans lequel il va, au cours de cette décennie prodigieuse et véhémente, devenir l’un des maîtres de Rome.
            On connaît les deux contraintes d’une telle exposition : la difficulté des prêts, obtenus en contrepartie d’échanges ou de compensations, voire d’attributions discutables ; et l’exiguïté de salles qui interdisent la venue de grandes toiles. Or cet accrochage est une réussite. Les huit (au plus, et non point dix…) tableaux authentiques de Caravage dialoguent ici, sur des thèmes pertinents, avec des œuvres d’ « amis » ou d’ « ennemis » qui l’ont fréquenté, suivi ou concurrencé. La confrontation a pour effet d’accentuer sa singularité radicale, laquelle n’a pas manqué, en retour, de stimuler l’émulation et les rivalités. La première salle est consacrée – leit motiv de l’époque – à des scènes de décapitations : dans la géniale Judith coupant la tête d’Holopherne, la détermination dégoûtée de la jeune femme contraste avec l’attente avide de la servante édentée, et l’acte, présenté crûment, dans son instantanéité, gorge à moitié tranchée, reste ainsi à jamais inachevable. En regard sont disposées des décollations dues à Borgianni, à Saraceni, à Gentileschi, au Cavalier d’Arpin.
            Plus loin, voici natures mortes et musiciens ; et une très belle Corbeille de fruits de Cavarozzi, voisine avec le fameux Joueur de Luth, joufflu, de biais, vêtu de blanc sur un fond sans décor ; entre un bouquet et le violon posé au premier plan, il chante des paroles dont on ne lit sur la partition que les premiers mots : c’est à la peinture silencieuse d’offrir le sens, et de l’ouvrir, et nul comme le Caravage ne vient saisir en nous et nouer ensemble le sensuel et le spirituel. Une section s’attache à montrer comment se sont diffusés (notamment chez Manfredi et chez Baglione, son biographe et son adversaire le plus âpre) les moyens par lesquels Caravage exprime la vérité de la représentation, aussi éloignés de la grande maniera que de l’idéalisation.
            On s’arrête devant le Saint Jean Baptiste (1602) : étrange gamin vêtu de son seul sourire tourné vers nous, enlaçant un bélier qui rappelle le sacrifice d’Abraham … Si la pose se souvient, elle, des Ignudi de la Sixtine, elle paraît encore sans doute assez équivoque pour que l’affiche du musée la censure en partie. Certes, le tableau inspire peu la dévotion. Le prétexte religieux est-il au service de la sensualité ? Comment mieux dire la tension entre la vie et le divin, le profane et le sacré ? Autre thème caravagesque : la méditation, dont l’emblème est ici le Saint Jérôme écrivant. La lumière éclaire le front du vieillard dépouillé de tout attribut ecclésiastique ou social, comme elle éclaire le crâne posé sur les livres à gauche, et, de même, le tissu blanc qui pend répond à l’ample drapé du manteau rouge ; entre les deux, le bras allongé presque anormalement vers le calame. Ainsi sont reliés, et placés sur le même plan, la nature morte du « memento mori » et la vie acharnée de la pensée.
            Passons sur les deux Madeleine en extase dont l’attribution est plus que douteuse, comme est discutée celle de l’ Ecce Homo venu de Gênes. Avant de fuir Rome, Caravage semble évoluer vers cette sobriété qui fait gagner en profondeur d’émotion le Souper à Emmaüs (Milan). Dix ans après le tableau de 1596 sur le même sujet, plus de nature morte virtuose, une composition moins dense et des couleurs assourdies par la pénombre répandue. Une sorte de simplicité concentrée prévaut : celle des humbles personnages aux gestes retenus, aux expressions plus mesurées, plus subtiles, au bouleversement intériorisé, et celle d’un repas réduit à l’essentiel et que le Christ bénit. Le parcours s’achève avec ce chef-d’œuvre.

Diaporama 4 photos

  • 1 Judith et Holopherne
  • 2 Le Joueur de Luth
  • 3 Saint Jean Baptiste et Saint Jérôme écrivant
  • 4 Le Souper à Emmaüs