Jeudi 9 décembre 2021

« NICOLAS PINEAU, ORNEMANISTE, INVENTEUR DU ROCAILLE EN FRANCE »
Conférence de Madame Bénédicte GADY, Conservatrice du Patrimoine, Musée des Arts décoratifs de Paris.

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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           Peu nombreux mais combien chanceux nous sommes de suivre un propos où l’enjouement le dispute au savoir et où un récit bien conduit et abondamment illustré dispense les charmes de la découverte.
            A Angoulême, à la fin du XIXème s., Emile Biais, figure locale, fréquente les descendants de Nicolas Pineau (1684-1754). Au commencement de cette lignée est Jean-Baptiste, sculpteur des bâtiments du roi, œuvrant avec Hardouin-Mansart ; de son fils Nicolas, qui nous intéresse ce soir, naît Dominique, de qui naît François-Nicolas, lequel, architecte, est venu s’établir à Jarnac pour y restaurer le château. De l’histoire de cette dynastie, Biais tire un livre en 1892 : Les Pineau, sculpteurs, dessinateurs du cabinet du roi, graveurs, architectes (1682-1886) ; et il recueille ou rachète toutes les archives de la famille et son livre de raison, 500 pièces environ. Le fonds est aujourd’hui réparti pour l’essentiel entre le Musée des Arts décoratifs et l’Ermitage à Saint-Petersbourg. Ainsi s’explique que passent en vente très peu de feuilles de Nicolas Pineau, dont, par ailleurs, les œuvres sculptées, pourtant fondamentales, ont été le plus souvent détruites. Il faut attendre 1911 pour que, de lui, Léon Deshairs publie 208 dessins ; à la même époque, les originaux sont réunis en albums et collés sur des papiers acides, hélas, qui sournoisement les détruisent ; d’où la restauration actuelle dont Mme Gady nous montre des étapes. Pineau, au talent propre à tout, traçait ses dessins sur des supports de hasard et ne les signait pas : son catalogue est fait d’hypothèses… Avec Meissonnier et Jacques de Lajoüe, il est un des premiers inventeurs du style rocaille. Cette appellation désigne à l’origine les faux rochers revêtus de coquillages qui composaient, en plein air ou en intérieur, des fontaines ou des grottes décoratives. Par opposition aux symétries rigoureuses du temps de Louis XIV, le rocaille donne dans les ondulations et les enroulements, le foisonnement élégant, la fantaisie du mouvement, ce qu’en peinture Watteau représente, par exemple avec son Pèlerinage dans l’île de Cythère (1717), lui qui a inventé quelque 117 arabesques. Et quand le rocaille s’abandonne à l’exubérance, à la surcharge, on parle de rococo.
             Nicolas Pineau est instruit par Coysevox et par Thomas Germain, orfèvre et sculpteur, et formé à l’architecture. Lorsque Pierre le Grand entreprend de construire ex nihilo sa nouvelle capitale Saint-Petersbourg, confiant le chantier à l’architecte général Le Blond, Nicolas Pineau est appelé non seulement pour diriger tous les ouvrages de sculptures mais pour créer des ateliers formant les artisans russes. Nous sont dévoilés les panneaux de boiserie du cabinet de chêne du Tsar, où l’ornemaniste joue du thème des éléments naturels en introduisant des animaux fantastiques. Les dessins préparatoires montrent des systèmes de trophées évoquant les arts et les sciences, une série de cheminées, des figures du zodiaque, des paons et des chimères, un répertoire ornemental d’une diversité qui paraît infinie. Cette activité débordante s’étend encore quand Pineau se voit chargé des missions d’architecture après la mort de Le Blond. Après celle de Pierre le Grand, il demeure encore deux ans dans les frimas de la Russie avant de reparaître en France. S’il travaille alors peu pour le roi, sauf en 1748 au château de la Muette, il conçoit les décors de maints hôtels particuliers de financiers et de membres de la haute noblesse (hôtels d’Etampes, de Mazarin, de Roquelaure, …). Enroulements qui se nouent et se dénouent, arabesques, courbes et contrecourbes asymétriques, cartouches, torchères, bras de lumière, couronnements de miroir, lambris, trophées, girandoles, guirlandes, consoles, agrafes, bordures, feuillages, cartels, trumeaux, nulle énumération ne rendrait compte de son inventivité virtuose. Avec Pineau, l’ornement à la fois rivalise et se confond avec le sujet, souligne les articulations architecturales tout en les effaçant. Un de ses derniers chantiers est le décor exécuté pour le château d’Asnières, plus tard remonté en Angleterre. Il jouit, au milieu du siècle, d’un renom européen soutenu par les recueils d’estampes qui diffusent ses dessins. Pour conclure, de son fils Dominique  nous est montré le portrait par Mérolle, et, de son petit-fils, l’architecte, un Projet pour M. de Saintes… Sur ce clin d’œil et ce petit mystère s’achève un moment qui a accueilli bien des plaisirs.
           

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