Vendredi 21 mai 2021


L’ESCORIAL, CREATION UNIQUE DES HABSBOURG
Conférence de Fabrice Conan, historien de l’art

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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Enfin, nous nous retrouvions ! Et même, après tant de mois de suspens, de reports et d’annulations, un sort bienveillant consentait qu’à la date exacte, fixée depuis un an, Fabrice Conan nous fasse, cette fois encore, et avec un plaisir égal, traverser les espaces et les durées.
            L’Escorial, dont la structure inspirera, peu ou prou, celles du Val de Grâce et des Invalides, est la conjugaison et l’aboutissement de trois intentions de Philippe II : le projet d’élever un tombeau à Charles Quint, le souhait d’un recentrage politique autour de la Castille, enfin le vœu d’expier, par un monument dédié à saint Laurent, les massacres causés lors de la victoire de Saint-Quentin (1557). Disparate aussi, en apparence, le bâtiment, « Léviathan d’architecture » selon Théophile Gautier : il mêle tours pointues et toits d’ardoise venus des Pays-Bas, tradition espagnole des cours intérieures et forte influence italienne. Un an après la pose de la première pierre (23 avril 1563), les dimensions  de l’édifice sont doublées pour l’adapter aux diverses fonctions (palais, couvent, collège, sanctuaire) que le roi lui attribue ; et Juan de Herrero prend, pour vingt ans, la tête du chantier que, soucieux d’en assurer l’unité, il suivra jusque dans la décoration intérieure. Autour de l’axe tracé par le portail, le patio, la basilique et le palais royal, sont répartis symétriquement quatre espaces, chacun contenant cloîtres, cours ou bassins orthogonaux (ce plan affecterait la forme d’un gril en hommage à saint Laurent). Cette sévérité géométrique est compensée par la finesse graphique des colonnes engagées et de l’entablement de la façade sommée d’une seule statue, celle de saint Laurent, par Monegro. Le « patio de los Reyes » combine les principes du théoricien italien Vignole, qui prônait le retour à l’architecture antique, et le rêve royal de réédifier le temple de Salomon, dont témoignent les statues figurant les rois de Judée.
            Dans la basilique aux écrasants volumes, les énormes pilastres cannelés élèvent jusqu’aux voûtes peintes à fresque par le napolitain Luca Giordano, une sobriété qui vient contraster avec le foisonnement des figures et les tons clairs. L’autel principal, confié à Herrero, rappelle, à travers la présence de la peinture, que Philippe II était collectionneur et combien l’époque était ouverte à l’apport italien. De part et d’autre du chœur, les cénotaphes de Charles Quint et de Philippe II manifestent une simplicité toute relative, très solennelle et d’une grande finesse ; et des autels reliquaires (en accord avec l’esprit de la Contre-Réforme !) contiennent les 7500 « reliques » réunies par le souverain. Dans la crypte, les corps des rois sont déposés en des sarcophages identiques alliant le marbre vert de Tolède et le marbre rouge de Tortosa. Tout l’Escorial marie ainsi le dépouillement et le faste, la gravité religieuse et la beauté des formes, une âpre dévotion et la profusion artistique : la cour des Evangélistes est entourée de 54 fresques de Pellegrino Tibaldi, et Giordano a couvert l’escalier de fresques illustrant le vœu de Philippe II et la fondation du couvent. Et les frises de Luca Gambiaso, dans la galerie des Batailles, racontent les conquêtes et les reconquêtes. Des tableaux de Titien (un Saint Jérôme, une Cène, un Saint Jean-Baptiste, un Repos durant la fuite en Egypte, œuvre de jeunesse), de Velasquez (La Chemise sanglante de Joseph), du Greco (Saint Ildefonse, Adoration du nom de Jésus), de Tintoret (Esther devant Assuérus), de Jérôme Bosch (Le Chariot à foin, un Couronnement d’épines), certains désormais transférés au Prado, ont occupé ces murs ou orné ces plafonds…
            Desservant à la fois le couvent, le collège et les appartements impériaux, la bibliothèque, décorée par Tibaldi et meublée en bois exotiques, contient 45000 volumes précieux, rangés dos au mur et tranche face à nous. L’accès des élèves se fait sous l’allégorie de la philosophie, celui des moines sous celle de la théologie. A l’est, les appartements de Philippe II, habités à partir de 1586, sont dépourvus de tout apparat. Cette austérité, conforme à son caractère, l’est aussi à l’usage : ici, le roi ne reçoit pas – sauf la mort, en 1598. Un siècle plus tard, en 1700, c’en est fini des Habsbourg en Espagne : un Bourbon, Philippe V, petit-fils de Louis XIV, monte sur le trône. Une partie de ces appartements est alors refaite. Plus tard encore, Ferdinand VII les réaménage en style Louis XVI, demandant au Goya de la première manière de décorer l’antichambre. Rouverts depuis cinq ans, ils ont retrouvé les objets et le mobilier néogothique de 1832, dans la salle à manger ou la chambre royale, et la « maison d’en-bas », dans le jardin, son esthétique néopompéienne.