Mardi 22 juin 2021

« PAULA MODERSOHN-BECKER »
Conférence de Cendrine Vivier,
historienne de l’art, suivie de

« PAULA »
film de Christian Schwochow (2016)

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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-            Notre dernière rencontre d’une saison qui n’a pu en connaître que trois invite à poser une question inattendue : y aurait-il une peinture féminine ? Au moment où se tient, au Musée du Luxembourg, l’exposition « Peintres Femmes – naissance d’un combat », Mme Cendrine Vivier, qui vient évoquer devant nous l’œuvre et la vie de Paula Modersohn-Becker (1876-1907), après avoir retracé, l’an passé, celles de Frida Kahlo et celles de Fabienne Verdier, remonte incidemment dans son propos jusqu’à Artemisia Gentileschi…
            Alors que le sort a réduit la carrière de Paula à une dizaine d’années, son œuvre ne compte pas moins de 750 toiles environ, dont une cinquantaine d’autoportraits : cette intensité concentrée, grave, énigmatique aussi, est décidément la marque de son art comme de son court destin, dont la conférence suit le fil.
            Née à Dresde en 1876 dans une famille aimante et aisée, elle n’est certes pas une autodidacte, mais l’enseignement artistique qu’elle reçoit dans des écoles privées, à Londres, Brême, Berlin, s’il fait partie de l’éducation d’une jeune fille bourgeoise de l’époque, ressortit pour elle à un véritable projet de vie. Ainsi rejoint-elle, en 1897, à Worpswede, près de Brême, une colonie d’artistes soucieux de retrouver un ancrage naturel, la probité d’une vie simple, le travail partagé, hors de la ville et de toute bohême. Elle y rencontre le paysagiste Otto Modersohn et la sculptrice Clara Westhoff, élève de Rodin et future épouse de Rilke ; et elle s’essaie sur le motif à peindre, à la détrempe sur carton, des paysages sombres et sévères, largement rythmés et tendant parfois, dirait-on, à l’abstraction. Aimantée par les avant-gardes dont la capitale est encore Paris, elle va y séjourner une première fois en 1900, l’année de l’Exposition Universelle et de l’exposition Rodin au pavillon de l’Alma. Elle suit alors l’enseignement du nu à l’académie privée Colarossi, et, chez Vollard, découvre Cézanne, le premier contemporain auquel elle s’affrontera et dont elle gardera le refus de la narration, du lyrisme, de l’anecdotique, de l’effet spectaculaire, le choix au contraire de la géométrisation, de points de vue différents dans un même tableau, de la simplification chromatique. Célébration de la présence, éloge de l’ici-bas (Nature morte à la porcelaine blanc-bleu).
            Lorsqu’elle rentre à Worpswede, elle épouse Modersohn, devient sans appétence femme d’intérieur, s’attache à la fillette de son mari. Serait-ce cette fillette qui a introduit dans la peinture de Paula le thème de l’enfance et ses cérémonies inexpliquées, ces têtes rondes, couronnées ou non de fleurs, tressées ou chapeautées de paille, aux yeux ronds, immenses, qui regardent et ne vous voient pas, impénétrables, retirés dans un pays intérieur plein de secrets et de vertiges (Jeune fille en buste… ; Jeune fille tenant des fleurs jaunes ; Tête d’une jeune fille blonde ; Petite fille jouant de la flûte ; …) ? On comprend que, lors d’un second séjour à Paris, en 1903, les portraits du Fayoum, au Louvre, aient fasciné Paula. Au troisième séjour, en 1905, la rencontre essentielle est celle de Gauguin, et non seulement les toiles du peintre mais le mode de vie qu’il a tenté, cette plénitude originelle, innocente et retrouvée, de l’être parmi les choses.
            Plus que toute autre, l’œuvre de Paula est ainsi faite d’héritages, d’hommages, de citations qui sont autant de défis à relever, d’admirations auxquelles tenir tête. L’originalité naît des influences. Elle-même à son tour inspire ou préfigure : on a dit expressionniste la Vieille femme dans son jardin (1906) ; et la Nature morte au bocal de poissons rouges appelle à la fois Matisse et Morandi. Quand elle se peint, en 1906, demie-nue et enceinte bien qu’elle ne le soit pas encore, autoportrait le plus célèbre, plein de douceur, où le corps vibre en accord avec le fond, sa singularité n’émane d’aucun exotisme mais d’une intériorité délivrée par la force d’expression d’un art qui s’est reconnu dans sa justesse.
            Alors que 1906 a été d’une grande fécondité, elle meurt, l’année suivante, à 31 ans, peu après son accouchement. Son dernier mot : « Dommage... »  Dès 1927, un musée entier lui est consacré, et, honneur différent, elle figure, en 1937, dans l’exposition « Art dégénéré » organisée par les nazis. Entre-temps, l’ami Rilke a refermé sur elle un linceul de vers sublimes dans son « Requiem pour une amie ». De lui encore : « Où je crée, je suis vrai. »

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            Le film de Christian Schwochow, qui nous est ensuite projeté, se soumet, nécessairement, au déroulement de cette vie, qu’il suit, avec quelques ellipses, de l’arrivée à Worpswede jusqu’à la fin. Il s’acquitte avec habileté et délicatesse, et une grande qualité visuelle, de ce rôle documentaire ; même, certains plans, paysages ou personnages, savent faire allusion à des tableaux ou des motifs de Paula qu’on reconnaît furtivement. Sans les éviter, il atténue les lieux communs sur la place des femmes dans l’art au tournant du XXème s. et sur la révolte d’une artiste originale contre les conventions sociales et picturales. Pourtant, il nous montre que cette solitaire était très entourée, et le scénario, en progressant, met de plus en plus l’accent sur les problèmes intimes du couple Modersohn. Comment peut-on restituer, de manière finalement académique, un destin et une création qui ne le sont pas du tout ? Telle est peut-être l’impasse de tout « biopic », quels qu’en soient les mérites : la création, son instant, sa force, ses voies, échappent à l’image, à toute image.