En partenariat avec
Le Gallia Théâtre de Saintes


Vendredi 18 mai 2018 : SOIREE  PICASSO

Conférence de M. Stéphane GUEGAN
Conservateur au Musée d’Orsay, historien d’art

et projection du film
« Le mystère  Picasso »
d’Henri-Georges CLOUZOT.

 

 

musées de Saintes
COMPTE RENDU

Picasso, lequel ? La finesse de M. Guégan est d’ajuster son propos à la projection qui le suivra : qui est donc le Picasso que Clouzot filme durant l’été 1955, et comment l’est-il devenu ? Tout en ellipses et suspens, le film est couronné à Cannes, en 1956, par le Prix spécial du Jury. Picasso, sans prononcer plus que quelques mots, s’y révèle en même temps lui-même et l’incarnation de l’art moderne et de son invention. Il ne fait certes pas un numéro, mais il joue – son rôle et le jeu , s’y prête et s’en joue. Dans ces années 50, si les jeunes créateurs décrètent (et souhaitent ?) qu’il « s’éloigne », c’est que Picasso est omniprésent. Gloire, amour, argent, à ces trois divinités du siècle qui le comblent déjà, s’ajoute son rayonnement de grand témoin depuis que l’Espagne a pris feu, depuis Guernica. C’est l’époque où il sanctuarise l’atelier des Grands-Augustins ; il a rencontré Françoise Gilot, traversé sans trop souffrir les années sombres, qu’il passe à Paris (contrairement à Matisse), sans participer au voyage en Allemagne de 1941 (contrairement à Vlaminck). Depuis le premier après-guerre et la « période Olga », les « années duchesse » disait Max Jacob, il est à la fois tenu pour un génie pour la transe des formes qui l’emporte, capable d’accoupler une selle et un guidon et d’en faire un taureau, et admis comme une puissance sans égale sur le marché de l’art. La Libération le place à la tête de l’épuration artistique. Il adhère au P.C.F. dès 1944, ce qui lui acquiert la presse communiste et une relative proximité populaire que renforcent simultanément sa production de céramique (art accessible) et une iconographie familiale qui se répand aussi d’abondance dans les « magazines people » (Claude et Paloma, 1950). Décennie solaire, celle de La Joie de Vivre (1946) autant que d’œuvres de propagande (Massacres en Corée, 1951 ; La Guerre et La Paix dans une chapelle de Vallauris en 1952 ; le fameux portrait de Staline, 1953) et d’une activité foisonnante : gravures, céramiques, peintures, sculptures. Ainsi un véritable mythe s’est-il mis en place. Et c’est de cette construction lentement élaborée et ambiguë que rend compte le film tout récemment restauré.
            En 90 minutes, en noir et blanc pour les scènes de plateau et les dessins, en couleur pour les peintures, Clouzot nous donne l’illusion (à cause du montage) d’assister à l’aventure, au drame au sens propre, à la libération de l’acte créateur d’une vingtaine d’œuvres exécutées par un Picasso de presque 75 ans, torse nu, trapu, et l’air écarquillé. Tantôt, dans le crissement des feutres ou du fusain, c’est d’un détail que naît progressivement l’image ; tantôt des lignes qui semblaient jetées au hasard organisent ensuite sa composition et ses transformations. Les thèmes sont connus : peintre-et-modèle ; Suzanne-et-les-vieillards ; corrida ; scènes de plage,…). Mais leur développement est imprévisible, et ce mélange même de reconnaissance et de surprise, souligné par la musique d’Auric, fait la tension et l’intensité du film, dont on ne nous cache pas non plus la pression des impératifs techniques. Devant nous, un bouquet devient un poisson, qui se change en coq, qui se mue en bouffon. Les formes, allusions et négations, suggèrent et désagrègent. Simple prouesse dans la maîtrise de la gamme des styles ? Virtuosité ? Facilité ? Or, dans la deuxième partie, l’artiste peine, ne parvient pas à dominer la composition d’une des versions des Baigneurs à la Garoupe : « Tu voulais du drame, eh bien tu l’as ! » Suit une série de constructions, destructions, reconstructions. Et ce qu’il se passe alors dans l’esprit du peintre nous reste irrémédiablement inaccessible ; même ses mains sont peu montrées. Seules témoignent les œuvres. Le « mystère Picasso » est bien ici un mystère en pleine lumière, lumière tantôt éclairante et tantôt aveuglante, répandue sur l’inépuisable relance de la forme.

picasso