VOYAGE A PARIS – 28-30 NOVEMBRE 2019


« BACON EN TOUTES LETTRES »
Au Centre Pompidou

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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Notre voyage à Paris de 2019 commence au seuil du Centre Pompidou. Nous y retrouvons M. Battestini, qui a été déjà notre guide les deux années précédentes. Et c’est là, près d’un demi-siècle après l’exposition mémorable au Grand Palais (1971-1972) qui a consacré Bacon vivant l’un des plus grands artistes du XXe s., que sont rassemblés environ cinquante tableaux, dont une vingtaine de triptyques, peints pour l’essentiel entre 1971 et 1992, année de sa mort.
             « Bacon en toutes lettres », titre pertinent : l’objectif est de (r)établir ou suggérer les liens de cette création picturale avec les œuvres littéraires qui l’ont stimulée. Ces liens, Bacon les a reconnus. Certes, sa peinture n’est définitivement pas illustrative, ni décorative, ni narrative ; mais, de la lecture de quelques ouvrages, elle a reçu une impulsion, une provocation, que signifient, dès l’entrée, les portraits de l’écrivain M. Leiris (1976) et du poète J. Dupin (1990) encadrant un autoportrait. Pour ce face-à-face ambitieux et réussi du dicible et du visible, qui ne retient guère notre guide, six espaces sont successivement consacrés à Eschyle, Nietzsche, Eliot, Leiris, Conrad et Bataille ; de leurs livres, des vitrines présentent les exemplaires ayant appartenu à Bacon, tandis que des extraits lus par des comédiens sont diffusés en continu. Aucun panneau pédagogique n’éclaire les références, et ce minimalisme ne va pas si mal avec Bacon.
            Sur lui, toujours, les clichés, on le sait, pleuvent − morbidité, angoisse, torture, répulsion,… − dont le puritanisme condescendant refoule une réalité directe, percutante, qui échappe à l’image et à l’apparence, et crève l’écran, tous les écrans : « Il se peut que j’éprouve tout le temps le sentiment d’être mortel... » Bacon est le scénographe de la tragédie humaine qui est insoutenable parce qu’elle est inexprimable. Peinture de la sensation, non de la représentation ; du cri, non du spectacle. D’arides décors faits d’arêtes ou de courbes accueillent en leur dispositifs géométriques, huis clos intenses, des personnages distendus, en mouvement ou en liquéfaction, qui se forment ou s’effacent. Ici contrastent et s’associent la précision tranchante et le flou, le fond lisse et les empâtements, le schématisme des cages et la torsion des corps, le pétrifié et le halètement, la familiarité des choses (ampoule nue, interrupteur, lavabo, journal,…) et l’étrangeté d’ellipses et de flèches qui semblent signaler comme une scène de crime – lequel ? Les fonds aux chromatismes très nets, roses, beiges, rouge sang, safran, orange, vert amande par exemple, étreignent des silhouettes qui se vident de toutes manières et de toutes matières.            
            Dans Etude pour une corrida n°2 (1969), les arcs et les arrondis des gradins, de l’arène, de l’ombre, des cornes, de la cape enferment et condensent le drame où s’affrontent, s’épousent et s’abolissent les stratégies harmonieuses du matador et l’élan brutal de la bête : la maîtrise et la pulsion – métaphore de l’acte créateur. Finalement, que leurs titres se réfèrent à tel ou tel compagnon de Bacon (In Memory of George Dyer, 1971) ou évoquent des sources littéraires (Triptyque inspiré par l’ Orestie d’Eschyle, 1981), les œuvres rejoignent et enrichissent des thèmes universels et des archétypes venus d’une profondeur immémoriale. Au demeurant, tout autant que d’échos de textes plus ou moins explicites ou clandestins, elles sont peuplées de souvenirs picturaux : passent en elles les ombres de Michel-Ange, Velasquez (Study of Red Pope, second version, 1971), Ingres (Œdipe et le sphinx, 1983), Rembrandt, Picasso. Dans la carcasse éventrée de Second Version of « Painting » 1946 (1971) transparaissent à la fois Le Bœuf écorché de Rembrandt et une Crucifixion. Et le choix même, répété, du triptyque, cette disposition symétrique qui est une forme artistique séculaire du sacré, exprime sans doute la tentation ou une tentative de ressaisie d’une signification évanouie.
            L’innommable, donc. La peinture dirait ce qu’on ne veut ou ne peut voir ?  Mais oui. Et pour nous qui vivons enfermés en des prisons d’images, elle n’en serait pas une ? Voilà.