VOYAGE A PARIS – 28-30 NOVEMBRE 2019


« LUCA GIORDANO »
le triomphe de la peinture napolitaine

Au Petit Palais

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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Notoirement méconnu, illustre cependant, inclassable tant il est divers dans ses inspirations et sa manière, et d’une abondance prodigieuse, Luca Giordano (1634-1705) peut passer à bon droit pour « le plus grand peintre baroque de la culture italienne » (Stefano Causa, commissaire scientifique de l’exposition). Pourtant, la monographie du Petit Palais, où nous pénétrons en ce matin gris, est la première à lui être consacrée en France. On lui attribue jusqu’à 5000 œuvres, dont seule une centaine est ici réunie, qui suffit à donner le vertige ; et si les fresques immenses, de Florence, d’Espagne, évidemment intransportables, sont évoquées grâce à un dispositif vidéo, des retables de grands formats, exécutés pour des églises de Naples, ont tout de même été déplacés pour l’occasion, prêtés notamment par le Museo di Capodimonte.
            Le parcours chronologique et thématique, en dévoilant un moment d’histoire de l’art, fait ressortir les qualités – variété, virtuosité, rapidité – de celui qui leur doit son surnom de Luca fa’ presto. Tout jeune, il peint d’après des estampes de Dürer et copie ou pastiche à la perfection Raphaël autant que Ribera, son maître, ou encore Titien ou Véronèse dont il ira, à Venise, s’imprégner des compositions et des coloris. Une double confrontation, avec Ribera sur le thème d’Apollon et Marsyas (1660) et avec Mattia Preti sur celui du Martyre de Saint Pierre (1660), fait mesurer combien Giordano, en resserrant le cadrage, en condensant la gamme chromatique, accroît le tragique.
            La seconde salle est réservée aux retables à grand spectacle, baptêmes, miracles, extases, apparitions, ascensions, que l’accrochage permet enfin d’observer de près. Rien n’y manque, aucune figure, aucun symbole, aucun détail significatif, mais ce tourbillon apparent d’effets picturaux obéit à des structures  géométriques, renforcées par des oppositions de couleurs. Et Giordano ajoute à sa vitesse d’exécution, cette sprezzatura qui efface la trace de l’effort et laisse croire à la facilité de son travail. Nous nous arrêtons devant Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste de 1656, peint, dit-on, en peu d’heures et fruit d’une rivalité avec le classique Andrea Vaccaro. Pour capter l’attention et provoquer l’émotion, la mise en scène, toute simple et habile, place au premier plan un enchevêtrement horizontal de corps sans vie, traités en quasi-grisaille et répandus sur des sépulcres déjà pleins ; à cette réalité macabre, le registre supérieur oppose, par ses tons clairs et son mouvement ascendant, la vision lumineuse du miracle, le triomphe du sacré. Quant à sa Vierge rayonnante de la Madone au Rosaire (1686), vêtue de blanc au sein d’un groupe qui se presse, elle lui vaudra l’admiration, près d’un siècle plus tard, de l’abbé de Saint-Non et de Fragonard.
            Des vitrines révèlent quel dessinateur prodigieux il est aussi, soit qu’il cherche par des croquis à s’approcher de l’art de ses pairs, au cours de ses voyages, ou qu’il prépare ainsi ses propres projets. Dans le domaine de la peinture profane enfin, son aisance et sa prolixité contribuent à son renom. Il orne des palais princiers d’allégories et de fables peintes, et les collections privées, de nus voluptueux, nymphes lascives et déesses alanguies, qui, sous prétexte d’interpréter des épisodes mythologiques, se souviennent du Titien (Lucrèce et Tarquin, 1663 ; Vénus dormant avec Cupidon et satyre, 1663), ou annoncent Boucher et Fragonard encore (Ariane abandonnée, 1675-80 ; Diane et Endymion).
            On croit alors pressentir qu’il peint d’abord son plaisir sans fin de peindre... Et l’on comprend peut-être ce qui l’aura confiné longtemps dans une sorte de purgatoire : sa carrière linéaire, quoique multiple, heureuse, européenne et fortunée est aussi éloignée d’un destin tumultueux comme celui d’un Caravage que du cliché romantique de l’artiste maudit.