VOYAGE A PARIS – 28-30 NOVEMBRE 2019


« TOULOUSE-LAUTREC »
résolument moderne

Au Grand Palais

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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            De cette belle exposition, rassemblant environ deux cents œuvres, la première de cette ampleur depuis 1992, Stéphane Guégan, qui en est le commissaire, viendra, en janvier, à Saintes, dérouler pour nous les richesses et le commentaire. Pour l’instant, nous suivons dans la foule une guide charmante et son propos abondant et précis. Il fallait dégager Lautrec des clichés écrasants que sa singularité, son bref destin, ses affiches, la légende, le cinéma ont accumulés sur lui : l’aristo nabot, le noceur alcoolique, le boiteux dépressif, mondain et (tout de même !) artiste. C’est à cette mise au net que procède l’exposition en ponctuant la trame biographique d’étapes thématiques.
            Le parcours commence par des photographies, portraits blagueurs de Lautrec travesti qui révèle ainsi sa diversité (jeux sur l’identité, curiosités, complexités) et son attention à de nouveaux médiums, au moment même où, comme l’auto, le cinéma s’invente, conjuguant vitesse, image et mouvement, ce temps accéléré qui sera un des enjeux de la création de Lautrec. C’est par là qu’il est « résolument moderne », la modernité ne se réduisant pas à Montmartre ni à la chronique d’une « Belle Epoque » dont il saisit des personnages (O. Wilde, Fénéon, la Goulue, J. Avril,...). Son trait et sa palette, pourtant entre tous reconnaissables, résultent de multiples rencontres au cours d’un apprentissage varié, du naturalisme des années Cormon à Manet, à Forain, à la parodie libératoire du Bois sacré de Puvis et au compagnonnage de Van Gogh et Bernard, puis de Vuillard et Bonnard. On sait de reste ce que ses affiches doivent au japonisme ; à Degas, ses blanchisseuses et ses danseuses, comme certains cadrages singuliers, comme aussi ses chevaux, hérités à l’origine du brillant Princeteau, et que, jusqu’à la fin, il dessine ou grave, soumis à une fascination qui n’échappe sans doute pas à la nostalgie, à la compensation.
            A la diversité de telles imprégnations s’ajoute celle des scènes où la comédie humaine se donne en spectacle : son intérêt va aux sports (courses hippiques, vélo, auto), et il est, avant Picasso, le peintre, coulisses et piste, de la dramaturgie du cirque, des pitreries et de la solitude des clowns, de l’éclat des écuyères ou de leur détresse (Au cirque Ferrando : écuyère stupéfie par son mouvement, son angle, sa vivacité). Il est de même le peintre du théâtre et de l’opéra (Messaline joué à Bordeaux lui inspirera certaines de ses dernières toiles), des cabarets, estrade et loges, et de tous ces lieux de plaisirs où se rencontrent dandys détachés et danseuses effrénées ; dans l’alcool, la danse, le sexe, s’effacent les classes sociales ; là s’exhibent puis s’ôtent les masques de la sociabilité, le maquillage d’apparat, les fards professionnels. Et quand son dessin infaillible s’attache aux prostituées (l’attente, les gestes, les fatigues désarmées, les instants de tendresse), c’est chaque fois une femme qu’il représente, et telle femme, dans sa personnalité individuelle.
            Quant à l’affiche enfin, elle saisit l’œil par le mouvement qu’elle suggère, l’économie des traits, les aplats, en somme : la synthèse et l’érotisation du langage des formes. Les ellipses audacieuses de Lautrec stylisent pour aller à l’essentiel, pour dégager la vérité, qui n’est pas la conformité au réel mais son dévoilement. D’où la mise en question du regardeur, qui est nous : il est silhouetté dans les ombres chinoises au fond de l’affiche Moulin Rouge, La Goulue (1891) ; il est figuré par l’homme apparaissant dans le miroir de Clownesse Cha-U-Kao (1895), par l’homme encore, chapeauté, qui, au bord droit de la feuille, contemple et convoite une Conquête de passage (1896), ou par les spectateurs tronqués du cirque Ferrando ; il est implicite dans les champs de vision qu’imposent les cadrages surprenants, explicite dans les personnages de dos ou en amorce, ou dans le public au sein duquel Lautrec s’inclut sur la façade de la baraque de la Goulue. Et cette interrogation est de celles qui fondent la peinture : qu’est-ce que voir ?