En partenariat avec
Le Gallia Théâtre de Saintes


Vendredi 12 octobre 2018
Conférence de
M.Louis Mezin
Historien de l’art, ancien conservateur de la Villa Ephrussi de Rothschild

« Du goût Rothschild à l’étrange luxe du rien »

Projection du film
« L’Heure d’été » d’Olivier Assayas.

 

musées de Saintes
COMPTE RENDU

Le goût épouse les préférences d’une classe ou d’une époque ; il émerge, évolue et disparaît avec elles ; le phénomène traverse les âges. Il suffit pour s’en persuader de reparcourir un siècle de goût décoratif, en commençant par entrer dans le château de Ferrières, construit de 1855 à 1859 pour le baron James de Rothschild, inauguré en 1862 par Napoléon III et fréquenté alors par toute l’aristocratie. Derrière la façade néo-Renaissance, la décoration intérieure est typique de ce « goût Rothschild » qui a horreur du vide et privilégie les tissus lourds, les boiseries Louis XVI, les dorures, les plafonds stuqués, les lustres à pampilles, les bronzes, les Sèvres, les meubles du XVIIIe s. ou de style Boulle à fond noir, les garnitures : les fauteuils sont capitonnés, agrémentés de festons, de coussins, de broderies. Accumulation et amalgame ? L’opulence jusqu’à la surcharge ? Mais, au-delà de ce foisonnement qu’on suspecterait d’étalage ostentatoire, les Rothschild ont été des plus grands collectionneurs et mécènes d’Europe, acquérant et réunissant meubles et objets d’art parfois de provenance royale, que la Révolution avait dispersés. Ainsi en va-t-il encore à Waddesdon Manor, près de Londres : construit pour Ferdinand de Rothschild dans le style des châteaux de la Loire, il emprunte à la fois à Chambord et à Maintenon, et l’intérieur accueille, entre autres chefs d’œuvre, des tapisseries du XVIIIe s., une collection de porcelaine uniquement de Sèvres, une table de Marie-Antoinette due à Riesener, des tableaux et des objets d’art de la Renaissance. Si les innovations les plus modernes assurent invisiblement le confort des appartements, l’utilitaire est en apparence banni ; seuls comptent le décoratif, l’ornement pour soi.
            Quand Béatrice Ephrussi de Rothschild (1864-1934) découvre le cap Ferrat en 1905 et y entreprend la construction d’une demeure rappelant les palais de la Renaissance italienne, l’art nouveau déjà s’épanouit ; pourtant,  elle reste fidèle au « goût Rothschild » dans la suite de salons, galeries, cabinets, chambres et boudoirs qu’elle ne cesse d’orner de meubles, de tapisseries, de boiseries, de porcelaines et de tableaux du XVIIIe s. Comme pour le musée Isabella Stewart Gardner à Boston, la maison fait partie de la collection ; une corrélation essentielle unit le lieu et son contenu.
            Cependant, l’art nouveau s’est introduit partout en Europe, remettant en cause le pastiche permanent et la vision fascinée des siècles antérieurs. L’architecte Victor Horta, en Belgique, conçoit chaque fois, extérieur et intérieur, une œuvre d’art totale, dessinant tous les détails de la décoration et de l’ameublement. Ornement et utilité ne sont plus dissociés. A son tour, Josef Hoffmann, venu de la Sécession viennoise, édifie à Bruxelles le palais Stoclet, dont la salle à manger, par exemple, est couverte de mosaïques de Klimt. Le jardin reprend les lignes géométriques de sa façade épurée, et le tout annonce l’art déco. En France, Jacques Doucet, qui a d’abord collectionné le XVIIIe s., penche aussi désormais pour la simplification des formes dans sa maison de Neuilly, et se tourne vers Henri Laurens et vers Lipchitz. En 1925, le pavillon de l’Esprit nouveau à l’Exposition des Arts décoratifs sert de manifeste aux idées de Le Corbusier (formes et volumes géométriques, sans référence au passé ; souci des exigences pratiques) ; c’est l’époque où s’impose de son côté Mies van der Rohe qui conçoit également des sièges considérés comme références de l’élégance et du raffinement. Avec les années 50 et avec l’abandon du décor et le choix d’un cadre tranquillisant, s’opère le rapprochement progressif de la Scandinavie (Arne Jacobsen) et du Japon. Du bois, du blanc et rien au mur ; la sobriété frise le dénuement. Pour le minimalisme qui prévaut, tout objet est encombrant. « Au revoir, les choses » ? Jusqu’au prochain goût…

            Notre soirée se poursuivait avec la projection de L’Heure d’été (2008) d’Olivier Assayas. A travers trois personnages incarnant de trois façons une génération mondialisée, le film questionne l’héritage, sa dissolution, et la transmission, c’est-à-dire aussi le passage du temps dans le destin des œuvres d’art. Et, avec un tact très fin, une pudique distance et une sensibilité exempte de complaisance, il évoque ces moments banals et douloureux où se brise la continuité de votre vie : soudain, le passé n’a plus cours ; soudain, se trouvent mêlés l’affectif et le patrimonial, le chagrin et les intérêts singuliers. Où veillera la flamme de la véritable fidélité ? Dans l’HLM de la vieille domestique dévouée puis oubliée ? Devant les troupeaux aveugles des visiteurs d’un musée ? Ou dans la mémoire de la petite-fille qui, au cours de la dernière fête, écho de celle du début, s’arrête, à peine un instant, comme pour écouter se déposer en elle un souvenir infime, héritage ténu, pour elle seule, immatériel et tout vibrant de vie ?