VENDREDI 21 SEPTEMBRE 2019

 
COURBET, PÈRE DE LA MODERNITE.
Conférence de M. Thierry Savatier,
historien de l’art.




musées de Saintes

COMPTE RENDU DE LA CONFÉRENCE

           

       Pour ouvrir notre saison tout en faisant écho à l’exposition Courbet qui connaissait un beau succès dans l’Echevinage tout proche, rien de plus pertinent et de plus satisfaisant que cette conférence ramassée, où érudition et clarté allaient de pair. Comment Courbet a-t-il révolutionné la peinture ? Quels verrous de l’académisme a-t-il su faire sauter ? Arrivé d’Ornans à Paris, il a vite compris le fonctionnement du Salon, la nécessité, pour se faire remarquer, d’y exposer de grands tableaux et le profit à tirer d’une stratégie du scandale pour laquelle l’affaire de La Femme au Serpent de Clésinger lui aura servi de modèle.
       D’abord, transgresser les normes perpétuées depuis Félibien, et la première d’entre elles, cette hiérarchie des genres qui réservait les grands formats aux sujets historiques et religieux présentés avec noblesse. Comme dans Un Après-Dîner à Ornans et Les Casseurs de pierre, dans Un Enterrement à Ornans (311,5 x 668 cm), au Salon de 1850, les héros et les dieux sont remplacés par des gens des campagnes, hiératiques, avinés, ravinés. L’œuvre heurte alors triplement : par la trivialité de son sujet, par son traitement formel (cette feinte brutalité que regrette Delacroix) et par ses suggestions politiques : n’est-ce pas la République qui symboliquement est ici portée en terre ? Cette remise en question ironique de la peinture d’histoire inspire encore en 1853 L’Atelier du peintre (359 x 598 cm), dont la composition reprend et détourne celle du « Jugement dernier » dans la tradition picturale, et qui est, simultanément, un tableau à clés où l’on reconnaît, de Baudelaire à Napoléon III, des personnages contemporains.
       Courbet récidive bientôt dans un autre domaine, celui du beau idéal : le nu féminin, genre le plus réfractaire au réalisme, exigeait un modelé parfait, une peau laiteuse et sans pli ni poil, pour figurer l’incarnation d’une harmonie suprahumaine que Cabanel, par exemple, prétend rendre sensible dans sa Naissance de Vénus en 1853. Or, la même année, avec Les Baigneuses, Courbet dévoile dans sa vérité un corps, de dos, à la chair alourdie de bourrelets, rubénienne à l’excès. Emoi au Salon ! Il poursuivra dans cette voie de l’ « indécence » (avec, entre autres, Femme aux bas blancs, 1864 ; Jeune Baigneuse, 1866 ; La Femme à la vague, 1868 ), jusqu’à L’Origine du monde (1866) dont la crudité sans pareille abolit non seulement les convenances mais toutes les conventions de l’art, et hantera Rodin, Caillebotte, Modigliani, Picasso…
       C’est aussi jouer avec la transgression, et donc attirer l’attention, que d’évoquer le saphisme, thème fort en faveur et fantasme ultime des hommes du XIXe s. Les Demoiselles des bords de la Seine (1856) sont moins innocentes que leur somnolence ne le laisserait croire (la jeune femme en blanc est en sous-vêtement) et Le Sommeil, dix ans plus tard, outre la pose des protagonistes, multiplie les indices, discrets ou non, d’une scène sexuelle.
       Un quatrième aspect de la « révolution Courbet » tient à l’affichage provocant de son athéisme et de son anticléricalisme. C’est toute l’affaire du Retour de la conférence (1863), fort bien rappelée dans l’exposition. Ce tableau fantôme dont il reste seulement deux études et des gravures parce qu’il n’a sans doute été acheté que pour être détruit, Courbet l’a peint, à Saintes, en sachant qu’il serait refusé au Salon officiel et même à celui des Refusés, et en spéculant à bon escient sur le scandale suscité par ce cortège de curés éméchés qui divaguent devant une statue de la Vierge et sous l’œil de paysans.
       Enfin, Courbet bouleverse aussi la peinture de paysage, non seulement en travaillant sur le motif, ce qui est nouveau, mais, contrairement à l’usage, en resserrant souvent les cadrages (Le Chêne de Flagey, 1864 ; La Grotte de la Loue, 1864) ou en brossant, avec La Vague (1869) une mer vide, sans bateau ni naufrage. Et ses peintures animalières, pour saisissantes qu’elles soient, ne se soucient pas toujours d’être exactes, y compris dans leurs titres (Le Rut de printemps, 1861 ; L’Hallali du cerf, 1867 ).
       C’est cette transgression délibérée et ostensible des codes et des valeurs, dans les sujets comme dans la forme, qui fait la modernité de Courbet. Cézanne lui vouait un culte et Duchamp a dit sa dette (Morceaux choisis d’après Courbet, 1968).

 

 

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1 - Courbet - Le retour de la conférence, auqarelle préparatoire de 1862, retouchée par un artiste anonyme- Collection particulière - Galerie Ratton-Ladrière
2 - Courbet - Le sommeil 1866 - Petit Palais Paris - Wikipédia
3 - Courbet - Les baigneuses 1853 - Montpellier Musée Fabre - official gallery Link - Wikipedia
4- Courbet - Les demoiselles des bords de la Seine (été) 1856 - Petit Palais Paris - web gallery of art - wikipedia
5 - Courbet - Un enterrement à Ornans 1850 - musées d'Orsay Paris - google art project - wikipédia