Vendredi 17 septembre 2021

« BAUDELAIRE CRITIQUE D’ART »
Conférence de M. Thierry Savatier,
historien de l’art

musées de Saintes


COMPTE RENDU

-----            Après de longs mois sans nous réunir puis un printemps encore incertain, notre Assemblée générale vient de montrer que notre Association, pour fragilisée qu’elle a été par la pandémie, ne manque ni d’enthousiasme ni de perspectives à l’orée de la saison nouvelle, avec un beau programme dont témoigne immédiatement la conférence d’ouverture.
            En ramenant le sujet prévu (« Baudelaire et l’art ») à un propos plus restreint (« Baudelaire critique d’art »), M. Savatier, avec la science et l’aisance que nous lui connaissons, nous rappelle dès l’abord que le poète des Fleurs du Mal  est entré dans la carrière par la recension du « Salon », s’inscrivant ainsi dans le sillage assumé de Diderot au XVIIIème s., quand ce Salon, soit au Louvre, soit au Palais Royal, constitue l’événement majeur de l’année de l’art. Sous l’égide de l’Académie royale de peinture, un jury académique choisit des tableaux qui se retrouvent accrochés jusqu’au plafond, bord à bord, sans ordre ni souci de leur visibilité. Hormis l’éternelle tactique du scandale, le Salon est le seul moyen de se faire connaître ; le public s’y presse et les caricaturistes (Daumier) ciblent à l’envi les visiteurs, les œuvres, les artistes.
            A l’époque de Baudelaire, on peut distinguer trois groupes de critiques. D’abord, les « professionnels » : Gustave Planche, Charles Blanc, Théophile Thoré, plus progressiste, Delécluze, ancien peintre lui-même. Puis les critiques occasionnels, tels Louis Veuillot ou Proudhon. Enfin, les critiques écrivains : à leur tête, Théophile Gautier, que dévore Baudelaire et dont les comptes rendus, très précis et très suivis, défendent la conception quasi-religieuse de « l’art pour l’art », c’est-à-dire d’un art affranchi de la morale comme de l’utilité ; ensuite, les frères Goncourt, bon connaisseurs ; Maxime Du Camp, l’ami de Flaubert, attiré par la photographie, contrairement à Baudelaire ; et aussi Alexandre Dumas, Jules Verne et, à un niveau éminent, Zola. Tous fréquentent les artistes, leurs ateliers ouverts et bruyants, cénacles informels qu’évoquent, chacun à sa manière, L’Atelier de Clésinger d’Henri Valentin ou Hommage à Delacroix (1864) de Fantin-Latour.
            A son père, peintre amateur et collectionneur éclectique, mort quand il a six ans, Baudelaire doit la passion des « représentations plastiques » qui le conduit, dès sa jeunesse, à s’endetter pour acheter des tableaux et des lithographies. Et, à 24 ans, il compose, donc, le Salon de 1845, que suivront celui de 1846, celui de 1859 et de multiples études, jusqu’à la nécrologie de Delacroix et Le Peintre de la vie moderne en 1863, textes rassemblés après sa mort en deux volumes sous le titre de Curiosités esthétiques (1868). M. Savatier n’entre pas ici dans le détail de ces publications ni n’analyse l’évolution des conceptions baudelairiennes de l’art : il nous livre une synthèse des choix argumentés de Baudelaire. Au premier rang et toujours : Delacroix, depuis le choc provoqué, à l’adolescence, par La Bataille de Taillebourg (1837). Cette admiration sans faille pour l’éblouissante technique du peintre, pour sa pénétration des sujets et leur variété, pour sa quête d’idéal tramée de tristesse, émane peut-être d’une sorte de parenté secrète qui affleure par exemple dans Femmes d’Alger dans leur appartement (1834) : cet espace clos, féminin, orientalisant, de tissus, de bijoux, de parfums, de chevelures, appartient aussi bien à l’univers imaginaire du poète. Quand celui-ci veut définir ce que devrait être « le peintre de la vie moderne », on s’étonne qu’il élise Constantin Guys, dessinateur de presse produisant aquarelles et lavis de salons et de courtisanes. C’est que Guys, en s’emparant de la mode et des spectacles de la ville, parvient, pour Baudelaire, à « tirer l’éternel du transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». Fondée sur cette double composante, la modernité intègre bien une dimension pascalienne. Citadin résolu, Baudelaire célèbre pourtant Boudin, peintre des ciels en mouvement, de l’impondérable, et salue la simplicité harmonieuse de Corot, mais les paysagistes qui dédaignent l’artifice et l’imagination (Millet) ne trouvent pas grâce à ses yeux. Plutôt Méryon, graveur original qui se souvient par instants de Jérôme Bosch, plutôt Daumier qui « dessine peut-être mieux que Delacroix » et dont les planches, en dépassant la représentation directe du trivial, atteignent à une grandeur inattendue.
            On s’étonne également que Baudelaire paraisse passer à côté de grands peintres ou leur préfère des artistes mineurs, comme si, sans doute, sous prétexte qu’il est le plus beau poète du XIXème s., il devrait être aussi un critique infaillible… Ami de Courbet qui l’a portraituré deux fois, en qui il a reconnu « l’amour désintéressé, absolu, de la peinture », et avec qui, d’ailleurs, il ne rompra jamais, Baudelaire demeure toutefois réservé devant un réalisme qu’il juge trop mimétique, auquel manque le « jeu des facultés spirituelles », l’imagination, la profondeur poétique que donne la subjectivité. Il adressera à la photographie, art naissant, un reproche analogue : elle se soumet au réel, au lieu de le réinventer, et, de plus, elle tendrait à la banalité industrielle. Manet, bientôt son ami lui aussi, grave à l’eau-forte un portrait de Baudelaire, peint sa maîtresse Jeanne Duval et le représente dans La Musique aux Tuileries (1862), chef-d’œuvre de la modernité pure, mais le poète, de son côté, s’en tient, au moins publiquement, au quatrain qu’il brode sur Lola de Valence et à un bref commentaire d’Olympia. Ni de l’un ni de l’autre peintre il ne prend, semble-t-il, la mesure. Enfin, parmi les sculpteurs de son temps, si seul Ernest Christophe lui fait vraiment surmonter sa réticence à l’égard d’un art trop palpable par essence, c’est qu’il voit dans Le Masque et Danse macabre, qui lui inspireront les poèmes éponymes, les noces à la fois concrètes et allégoriques du beau et du périssable, de « l’éternel » et du « transitoire ».
            Tel est Baudelaire critique d’art, indifférent aux gloires établies, aux écoles et aux critères, caustique parfois, assuré que « pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue qui ouvre le plus d’horizons ». M. Savatier achève son propos par une dernière citation, fameuse : « Le Beau est toujours bizarre », où l’adjectif s’entend dans son sens premier : ce qui s’écarte des systèmes, du goût convenable, des usages reçus, et les bouscule. C’est donc toujours le moment de relire Baudelaire, – et c’est ici le lieu de signaler, paru dans la semaine même de la conférence, le livre de notre ami Stéphane Guégan Baudelaire l’art contre l’ennui (Flammarion), dans lequel on ne sait ce qu’il faut admirer et savourer le plus, de l’acuité des analyses, des savoirs déployés, de l’éclat du style.