Jeudi 23 juin 2022
Une journée à Bordeaux

« Rosa Bonheur (1822-1899)»
à la Galerie des Beaux-Arts

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« Picasso, l’effervescence des formes »
à la Cité du Vin

musées de Saintes


COMPTE RENDU

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    Quitter Saintes, ce 23 juin, serait-ce pour mettre modestement le cap sur Bordeaux, c’est renouer enfin, après trois ans, avec le plaisir de l’escapade traditionnelle clôturant la saison, et ce plaisir est d’autant plus vif que notre voyage à Paris n’a pu avoir lieu, faute d’un nombre suffisant d’inscriptions.
            Ce matin-là, nous sommes 40, effectif au complet, le soleil et la bonne humeur en plus, quand le car nous dépose cours d’Albret, devant la Galerie des Beaux-Arts, peu avant son ouverture : c’est là que sa ville natale célèbre le bicentenaire de Rosa Bonheur par une exposition qui migrera ensuite au musée d’Orsay. On se dit, en attendant l’heure, qu’il en va de Rosa Bonheur comme de certains autres artistes ou littérateurs (par exemple, George Sand) dont la personne même et les péripéties de la biographie ont construit une image légendaire, approximative, qui masque l’œuvre et finit par se substituer à elle. Se trouve ainsi réactivée, par le biais de sa seule existence, une figure de l’être d’exception, sur le modèle romantique du « génie » : son nom devient fétiche, et son destin, chef-d’œuvre. Oui, mais l’œuvre elle-même  ? Mieux encore, on prétend entendre une contestation subversive dans un anticonformisme individuel et peu risqué, et, dans des choix ou des goûts tout personnels, la préfiguration de causes sociétales actuelles. Héroïsation rétrospective commode, quand une tendance des mœurs présentes se cherche des antécédents qui la justifient. Mais l’œuvre ? Qui a lu, après tout, plusieurs des 120 volumes (au moins) publiés par George Sand, alors que tout un chacun peut décliner une liste de ses amants ? Et que vaut donc, au-delà des singularités minuscules, indiscrètes et parfois supposées, de son intimité, la peinture de Rosa Bonheur ? Quand les portes s’ouvrent, la réponse se déploie sur les trois niveaux de la Galerie.
            Frappent dès l’abord la richesse et la variété de cette exposition, et le soin apporté à la scénographie. Outre les peintures, des dessins, des gravures, des sculptures, des documents suggèrent, certes, et ponctuent la vie de l’artiste, mais révèlent surtout son travail et l’étendue et la diversité de son talent. On la confinait en son château de By ? Voici des scènes saisies lors de ses voyages en France et jusqu’en Ecosse. On l’eût crue adepte résolue des grandes compositions panoramiques, à l’exemple du Labourage nivernais (1849) ou du Marché aux chevaux (1853) qui lui acquirent tôt la renommée ? Voici des dessins, des études, de petits formats, des portraits d’animaux cadrés serré. La cantonne-t-on aux scènes animalières ? C’est méconnaître sa pratique assidue du paysage, notamment de délicieuses aquarelles automnales de la forêt de Fontainebleau.
            Devant les animaux, avec quelle rigueur, quelle patience, quelle minutie elle rend les pelages, les robes, les plumages, les attitudes, les regards, et accorde à chacun d’eux − grand fauve en alerte ou lapin coi et quasi familier − une égale attention. Si l’immense toile originale du Marché aux chevaux n’a pu quitter le Met de New-York, la version qui est exposée, plus réduite quoique très grande, ne restitue pas moins bien la masse puissante de la cavalcade, les frissonnements et les piaffements, et les heurts, et l’effroi, dans la lumière du matin qui allume les croupes, les flancs et les prunelles. (On peut regretter que la Foulaison du blé en Camargue, autre cavalcade, commencée en 1864 et restée inachevée, qui appartient au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, n’ait pas traversé le cours d’Albret pour l’occasion.) Grand cerf dressé, surpris dans la futaie, chien confiant levant son museau, lionne faussement assoupie : le regard dans lequel ils nous captent, nous capturent, nous captivent, inversant le rapport millénaire, rend plus intense leur silence, et, s’il nous lie à eux, il dit aussi qu’ils restent inaccessibles.
            Le propre d’une bonne exposition est qu’on ne la quitte pas sans questionnements, et c’est ici le cas. Quelle est la part, dans cette production, de la création collective, de l’entourage ? Et la part de la photo, dont un laboratoire et une lanterne de projection ont été retrouvés au château de By ? Fallait-il consacrer tout l’espace final (et y enfermer un énorme bison naturalisé) à l’étrange amitié entre Rosa Bonheur et Buffalo Bill, lequel a tiré son renom et son surnom d’avoir décimé ce même animal ? Et l’art, si éblouissante soit la virtuosité technique, se limite-t-il à la représentation et à l’imitation, à une obsession descriptive, mimétique ? Delacroix, le 5 mars 1849, étant allé voir le Labourage nivernais, note dans son Journal : « Il y a dans la peinture autre chose que l’exactitude et le rendu précis d’après le modèle. »
            Le groupe rassemblé, et l’effectif toujours au complet, le car peut nous laisser à l’entrée du Cercle de l’Automobile Club dont les salons cossus nous accueillent pour un déjeuner chaleureux et fort savoureux. Avec le dessert nous est servi en outre un orage diluvien, mais il a le bon goût de se dissiper dès qu’il s’agit de gagner l’ancien quartier des Bassins à flot, où s’élève, au-dessus des hangars et de la proche Garonne, le bâtiment tout en rondeurs et en enroulements de la Cité du Vin. C’est là que, après « Bistrot ! » en 2017, Stéphane Guégan, que nous connaissons bien, a organisé l’exposition qui nous attire. Elle propose de suivre le motif du vin, des alcools, dans l’œuvre de Picasso, tant sur le plan concret et formel que sur le plan symbolique.
            Notre groupe (effectif toujours au complet !) se partage alors, afin de suivre plus aisément la visite menée par deux jeunes guides dont le propos précipité, approximatif, parfois erroné, rappelle que la Cité du Vin n’est pas un musée… Le parcours chronologique en cinq étapes se ramifie en thèmes, s’étoile en suggestions. Dès l’entrée, une boule colorée portant les trois lettres de VIN, façonnée à Vallauris en 1948, affiche la portée universelle du sujet et la variété des supports dans une création qui fait œuvre de tout. Premier chapitre : les dessins de l’adolescent Ruiz y Picasso, tout imprégnés de son éducation catholique, habité par la Cène, l’eucharistie, la transsubstantation du vin. Peut-on en déduire pour autant que cette imprégnation religieuse est restée déterminante dans l’inspiration de Picasso ? L’espace suivant évoque sa période bohème, à Barcelone et à Paris, tout un monde, parfois dramatisé, de cafés et de cabarets que hantent des couples de buveurs et des consommateurs d’absinthe. L’étonnant Café-concert du Paradelo (1901), des encres et des aquarelles voisinent ici avec des œuvres de Juan Gris, de l’ami Carlos Casagemas et des affiches de Cappiello. Si elle paraît plus réduite, la section consacrée aux années cubistes, quand table, verres et bouteilles sont fragmentés en des sortes de rébus, donne tout son sens au titre de la manifestation « l’effervescence des formes » ; à preuve, la sculpture saisissante de 1915 Bouteille d’anis del Mono et compotier avec grappe de raisin. Le parcours fait alors une pause pour saluer les poètes – et d’abord Apollinaire et son recueil justement titré Alcools (1913) – qui ont toujours compris et accompagné la création de Picasso. Dans les années 30, le thème du vin envahit les feuilles de bacchanales et d’orgies mythologiques ; l’ivresse graphique mêle les créatures de la fable et l’ébriété de la jouissance, transpose en enivrement, et sous les couleurs de la légende, l’emportement sexuel. A la fin des années 40, Picasso se mue en céramiste dans les ateliers de Vallauris ; il invente à foison plats, amphores, bouteilles et pichets ; en même temps qu’il multiplie les trouvailles plastiques, il reprend et détourne la tradition artisanale et ranime une vision de l’Antiquité à la fois archaïque et décorative. Si cette section s’éloigne quelque peu du thème directeur, il en va plus encore de la dernière qui évoque les ultimes décennies et le retour sur l’enfance. Célébrer alors le vin, symbole de la force vitale, signifierait combattre la hantise de la mort, mais les œuvres censées illustrer cette proposition ne viennent guère l’appuyer. Il est vrai que, chez Picasso, la constante créativité, la floraison et le renouvellement permanent des formes permettent beaucoup de liberté aux interprétations. Laissons à Malraux le dernier mot, relevé sur un panneau de salle, qui dit presque tout de Picasso : « Tous ses grands rivaux ont été obsédés par l’approfondissement de leur art ; lui seul est possédé par la rage de métamorphoser le sien.»
            A la sortie de l’exposition, un temps était ménagé pour visiter à loisir le reste du bâtiment, les boutiques et notamment la « cave » dont la richesse n’a pas échappé à tous : on entendit, dans le car du retour, tinter quelques bouteilles. A Saintes, pour la photo finale, l’effectif était au complet !

Diaporama 5 photos


  • 1 Rosa Bonheur - © Photo AMS
  • 2 Rosa Bonheur -   © Photo AMS
  • 3 Rosa Bonheur-  © Photo AMS
  • 4 Picasso  © Photo AMS
  • 5 Photo © AMS
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